Fransız Mediapart gazetesi, Kenanoğlu röportajı

Erdogan surfe sur l’union nationale pour édifier sa « nouvelle Turquie »

Assis sur un trottoir, sa bouteille d’eau à la main, Celal, garagiste à la retraite de 60 ans affiche une mine déçue. Il a tenté de rejoindre la place où se tient le « meeting des martyrs et de la démocratie » organisé ce dimanche 7 juin à Istanbul, trois semaines après la tentative de coup d’Etat du 15 juillet. Mais après plus de deux heures d’attente il a préféré faire demi-tour. Face à l’affluence de plusieurs centaines de milliers de personnes il est extrêmement difficile de se frayer un chemin entre la masse de drapeaux agités par les manifestants. « Au moins nous avons sauvé notre démocratie, se console Celal, qui ira suivre sur grand écran le discours de celui qu’il nomme son « commandant en chef », le Président turc Recep Tayyip Erdogan. « Maintenant que nous avons nettoyé le pays des traîtres, c’est l’occasion pour la Turquie de retrouver son unité et sa grandeur, c’est lé début de la résurrection de l’Empire Otoman » veut croire le retraité. L’union, c’est le grand mot d’ordre de ce rassemblement organisé par l’AKP mais auquel deux des trois partis d’opposition ont aussi été conviés. Après une lecture du Coran d’une dizaine de minutes et une prière collective à la mémoire des martyrs, les leaders de l’opposition ont bénéficié d’un large temps de parole.

Dans la foule, de nombreuses mains esquissent le signe du loup, symbole de ralliement des ultranationalistes et de leurs parti, le MHP. Son président, Devlet Bahçeli, avait été, dès les premières heures du coup, le premier des leaders d’opposition à condamner l’entreprise des putschistes. Mais ni cette vélocité ni la vague de nationalisme qui a saisi le pays ne semblent profiter à cet ancien universitaire. Inaudible depuis trois semaines, il est passé d’opposant à faire-valoir de l’AKP et du gouvernement et constate, impuissant, le glissement d’une partie importante de sa base électorale, séduite par les accents nationalistes du Président de la République. Kemal Kılıçdaroğlu, le leader du CHP, parti social-démocrate laïc a lui tenté mollement de faire entendre sa différence à la tribune, en appelant notamment à la sauvegarde de la liberté de la presse et de l’indépendance de la justice et en regrettant à demi-mot l’absence du troisième parti d’opposition, le HDP, qui rassemble une grande partie des kurdes et des éléments de la gauche turque. Mais il n’a pas osé revenir sur les principales fractures qui l’opposent au gouvernement, dont son opposition à la réintroduction de la peine de mort pour les putschistes. Après avoir refusé à deux reprises au cours de la semaine dernière les invitations au meeting il avait fini par annoncer sa présence. Mais ses partisans ne l’ont pas suivis. Ses propos ont été peu applaudis et son nom hué par la foule, rapidement rappelée à l’ordre par les organisateurs du rassemblement.

Dans la foule, agitant leurs drapeaux, Hüseiyn et Hassan, professeurs de collège, sont électeurs de l’AKP mais se félicitent de cette nouvelle union nationale. « La seule chose qui compte, ce n’est pas tel ou tel parti, mais notre nation et notre religion. Grâce à Dieu nous avons échappé au sort de l’Egypte. Maintenant nous devons rester unis pour rester fort face aux traîtres et aux puissances étrangères ». Car les deux amis, comme beaucoup des manifestants, sont convaincus que la tentative de coup a bénéficié d’un soutien de l’extérieur. « L’Amérique, la France, l’Allemagne, l’Angleterre, Israël, ne veulent pas d’une Turquie forte et ont tenté de nous faire revenir 50 ans en arrière » estiment-ils. Une vision confortée par les propos de Recep Tayyip Erdogan qui a une fois de plus souligné, sans les nommer explicitement, le rôle de « forces obscures » derrière la tentative de coup. Sous les vivats, il s’en est pris particulièrement à l’Allemagne qui avait interdit la semaine dernière qu’il s’adresse par visioconférence à ses partisans réunis dans la ville de Cologne. Le Président de la République a également réitéré son soutien à la réintroduction de la peine capitale. « Si le Parlement prend une telle décision, je la promulguerai. Comment l’écarter quand vous vous rappelez l’image de notre frère au corps fendu en deux gisant dans la rue  ? […] Après avoir vu tout cela comment dire « oui mais ça n”existe pas en Europe, où je ne sais pas où ? », cela existe aux Etats-Unis et dans la majorité des pays du monde ! ».

Le Président turc est incontestablement le gagnant de l’atmosphère d’union sacrée qui règne dans le pays et lui donne les mains libres pour édifier la « nouvelle Turquie » dont il rêve. En signe de bonne foi et pour symboliser son attachement à cette nouvelle unité, il a notamment renoncé aux centaines de procès qu’il avait ouvert pour insultes à l’encontre de ses opposants, à l’exception de ceux affiliés au HDP. Le ton unitaire du meeting avait été donné deux jours auparavant par Erdogan lors d’une conférence de presse au Kazakhstan. « Un seul souffle, un seul peuple, une seule nation, un seul Etat » avait déclaré le chef de l’Etat. « Il faudrait rajouter une seule langue, une seule religion et surtout, un seul leader » estime Ali Kenanoglu, député HDP d’Istanbul. Pour l’élu, dont le parti est le grand absent du rassemblement, il s’agit de créer une fois de plus l’illusion d’un « front national ». « C’est une constante de l’histoire de la Turquie, la base sur lequel cette république s’est crée. Dans les périodes difficile, un front se crée autour des turcs sunnites et exclut toutes les autres composantes de ce pays » estime t’il. « Mais cette union ne peut pas durer longtemps car elle n’est que de façade, et elle ne représente pas les différentes facettes de ce pays, sa complexité, sa richesse identitaire et culturelle. Sans compter qu’au sein de la base du CHP, de nombreuses voix s’élèvent contre la décision de Kılıçdaroğlu de participer au meeting, en particulier chez les alévis [minorité religieuse hétérodoxe d’inspiration chiite qui représente autour de 15% de la population – ndlr]».

La marginalisation du HDP voulue par Erdogan est bien accueillie par ses partisans. Dans la file du meeting, une bande de jeunes chante « pas de terroristes au Parlement ». « Il s’agit d’un meeting contre le terrorisme, pourquoi voulez vous que je sois surpris qu’un parti qui soutient le terrorisme ne soit pas invité ? »s’étonne Abdullah, ingénieur de quarante ans. Mais cette attitude risque de compromettre les chances de négociations avec la rébellion kurde. « Cette tentative de coup aurait pu fournir l’occasion de la paix, en écartant les gülenistes [partisans de l’imam Fethullah Gülen, ancien allié d’Erdogan, très hostile aux négociations de paix-ndlr] et en marginalisant l’armée. D’ailleurs, pendant une semaine après le 15 juillet, le PKK a interrompu ses opérations contre l’armée turque, mais Erdogan a fait tout ce qu’il fallait pour saboter cet espoir. » Dans la semaine qui a précédé le meeting du 7 juin, plus d’une dizaine de policiers et militaires ont trouvé la mort dans diverses attaques du PKK.

« Même si on avait été invité à ce meeting, nous ne y serions pas rendus, conclu Ali Kenanoglu car ce meeting n’est pas celui de la démocratie. Nous sommes donc content d’en être tenus à l’écart. Nous continuerons notre lutte pour la démocratie de notre côté. C’est parce que la Turquie n’est pas une démocratie qu’elle a été victime de cette tentative de putsch. Et tant qu’elle n’en sera pas devenue une, ce danger demeurera. » Un danger qui semble aussi présent à l’esprit de Recep Tayyip Erdogan. A la fin du meeting, il a appelé la foule a continuer a occuper chaque soir les places du pay jusqu’à mercredi. .

https://www.mediapart.fr/journal/international/080816/erdogan-met-en-scene-l-union-nationale-pour-edifier-sa-nouvelle-turquie